Oriane JEAN-FRANÇOIS : “Je continue à travailler avec sérieux, car je sais que rien n’est jamais acquis… ”

©️ Parisfc.fr

C’est après avoir débuté avec les garçons au COSMA en Guyane qu’Oriane JEAN-FRANÇOIS s’envole pour l’Hexagone à l’âge de 15 ans. Aujourd’hui, à seulement 19 ans, elle est footballeuse professionnelle au Paris FC et a un parcours quasi sans faute dans l’élite du football féminin français. Entre le Paris FC et l’équipe de France Oriane nous raconte son rêve devenu réalité.

Comment se passaient les débuts pour une fille au football en Guyane ? 

Au début, j’avais déjà une bonne base de football à force de m’exercer avec mon père et mon frère dans la cour. L’intégration dans une équipe exclusivement masculine n’a pas été toujours simple. Les garçons avaient du mal à concevoir qu’une fille pouvait jouer aussi bien qu’eux. Il fallait que je me batte sur le terrain pour pouvoir toucher le ballon. C’est quelque chose qui s’est estompé au fil des années, mais il m’arrivait parfois d’être mal vue en raison de mon statut. En effet, que ce soit en club ou en sélection, j’ai porté le brassard quasi systématiquement. Vous imaginez bien que c’était un fait difficile à accepter pour les garçons et leur orgueil, surtout en contexte de quête d’affirmation.

Au niveau de ta famille, comment cela était perçu ?

Dans ma famille, la seule à s’être vaguement opposée à mon envie du football, c’est ma maman. Elle considérait que ce n’était pas un monde pour les filles, mais mon voisin qui est un passionné de foot l’a convaincue de me laisser jouer si c’était ce que j’aimais. Aujourd’hui, c’est la maman la plus fière du monde ! 

En 2021, penses-tu que les filles rencontrent les mêmes difficultés que celle que tu as connues il y a quelques années ?

Aujourd’hui je pense que les filles n’auront plus à vivre avec autant de force les discriminations que nous les plus anciennes avons vécus à nos débuts. De plus en plus de structures féminines se mettent en place donc la majorité des filles commencent à jouer exclusivement ensemble dès le plus jeune âge. Même si cela reste un peu moins vrai dans les DOM-TOM où les avancées sont moins rapides en la matière. Quoi qu’il en soit, je les encourage toutes à mettre de côté leurs appréhensions et à se lancer.

Comment est née l’envie de devenir footballeuse professionnelle ? 

J’ai toujours eu cette envie de faire du football mon métier. Non seulement parce que c’est une passion qui se transmet de génération en génération dans la famille, mais aussi parce que je me sentais à ma place sur un terrain. Je prenais du plaisir à défier la gent masculine surtout mon père, mon frère et mes cousins (rires). Quand j’étais plus jeune, j’admirais particulièrement Élodie THOMIS ou encore Laura GEORGES et Wendie RENARD. Ce sont des joueuses à qui je pouvais m’identifier en raison de cette part d’Histoire qui unit les DOM-TOM.

En 2016 tu t’envoles pour Juvisy. Dans quel cadre as-tu été recrutée par le club ?

C’est un parcours assez long et tellement rapide à la fois. En avril 2016, grâce aux contacts de mon sélectionneur de Guyane, M. Lafosse, j’ai rejoint la sélection féminine U15 Réunion-Mayotte à Toulouse pour les “Inter-ligues”. Il n’y avait pas du tout de sélection pour les jeunes féminines en Guyane à l’époque donc j’ai dû intégrer cette sélection pour participer au tournoi. À l’issue de là compétition, malgré une entorse au genou qui m’a écartée précocement des terrains, j’ai été sélectionnée parmi les 60 meilleures joueuses de France. J’ai donc participé à un stage national à Clairefontaine au mois de mai. Ce stage permettait de postuler dans les différents pôles féminins français. De là, j’ai été recrutée par le pôle de Tours dirigé par Mme. DOS SANTOS. Je fais donc mes valises au mois d’août pour rejoindre l’Hexagone. En parallèle, j’ai signé une licence au club du FC Juvisy devenu Paris FC.

Comment se passe la transition Guyane 

Je suis partie seule, j’étais au pôle de Tour la semaine et le weekend je rentrais chez ma tante en région parisienne pour jouer avec mon club. J’ai fait mes débuts avec les professionnelles à 17 ans. Lorsque j’ai réellement intégré le groupe pro en 2019, j’avais déjà une expérience car j’avais fait quelques apparitions avec le groupe de D1. J’étais un peu  intégrée je connaissais déjà les filles, j’avais la confiance du coach, ça s’est très bien passé. C’était une belle saison qui s’annonçait, mais il y a eu le covid. Je jouais tous les matchs, j’étais titulaire et je jouais pratiquement 90 minutes à chaque fois. J’ai vite progressé durant cette saison ! 

Justement, comment expliques-tu cette progression rapide ?

Je suis arrivée en 2016, ça fait tout juste 4 ans que je suis là. En 2018 je me suis fait les ligaments croisés donc j’ai passé 9 mois sans jouer je suis revenue en novembre 2019. Depuis, j’ai un bon nombre de matchs en D1, je suis en Équipe de France. Tout ça passe par le travail, par les gens qui m’entourent, les coachs qui m’ont formée et l’environnement dans lequel j’évolue. En plus quand on a beaucoup du potentiel, on a toute une nation derrière soi qui attend qu’on réussisse. Je ne me sentais pas tout seule même si parfois c’était difficile. Je le faisais pour moi mais aussi pour ces personnes qui me suivaient avec passion. 

Quel a été le match le plus marquant depuis tes débuts en D1 ? 

C’était contre Lyon, tu arrives là et tu joues contre des joueuses que tu as vues à la télé. Ça fait bizarre, je vois Wendie RENARD alors qu’un an avant je la regardais toujours à la télé. Il y a les meilleures joueuses du monde, tu joues contre tes exemples, donc il y a de l’émotion. Il faut essayer de ne pas trop laisser l’émotion te gagner sinon tu sors de ton match. Mais ça s’est bien passé, j’ai fait un gros match ce jour-là ! Même si on a perdu, j’en garde un bon souvenir. 

Grâce à cette ascension, tu es aujourd’hui celle qu’on admire en Guyane. Comment vis-tu cette popularité ?

C’est arrivé vite ! Je le suis aujourd’hui, mais ça a commencé dès mes 17 ans quand des élèves m’appelaient pour des exposés en me disant qu’ils devaient travailler sur une figure guyanaise. Je ne m’attendais pas du tout à ça. C’est là où il faut faire preuve d’une grande maturité car finalement tu es obligée de grandir vite. Tu as des responsabilités qui arrivent tout aussi vite, donc il faut s’adapter. Finalement, c’est un plaisir de montrer l’exemple aux autres. Je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui auraient aimé être à ma place. Pouvoir partager ce que je vis ici, c’est important pour les filles là-bas, ça permet à certaines de vivre ce rêve à travers moi. C’est un rôle que je prends à cœur et j’essaye de montrer la meilleure voie possible. 

En parallèle tu as un parcours tout aussi parfait en équipe de France.

Les coachs nous disent souvent que le plus dur ce n’est pas d’être dans le train, c’est d’y rester. En équipe de France U16, c’est ce qu’on m’a dit maintenant j’essaye de garder ma place parce que ça fait rêver. J’ai tout connu avec cette équipe et je suis arrivée en A. Je ne pense pas qu’on ne puisse faire mieux et aussi vite. 

En 2019 tu remportes même l’Euro U19 avec les Bleues, parle-nous de ce souvenir.

La préparation a été assez longue, car le préparateur physique nous a envoyés un programme à faire durant 3 semaines. Ensuite, nous étions en groupes élargi de 27 joueuses à Clairefontaine pour 20 places disponibles. Pendant une semaine il y a eu le stress pour savoir qui ferait partie de la liste. Quand elle est sortie, celles qui ont été sélectionnées étaient contentes d’être là. On a fait un dernier match amical avant de partir pour l’Écosse. Arrivées là-bas on est vite rentrées dans compétition, on a enchainé les matchs avec un super groupe. Tout le monde s’entendait bien et je pense que c’est ce qui a fait notre force dans cette compétition. Pendant les matchs, quand c’était compliqué, on se battait vraiment les unes pour les autres. On savait que celle de derrière allait faire le job pour nous si on était dépassé. Je pense que c’est pour ça qu’on a gagné.

Puis en 2020 tu fais tes premiers pas en équipe de France A. Pensais-tu que ça arriverait aussi vite ? 

Je ne m’y attendais pas je ne pensais pas que ça arriverait aussi vite ! Normalement, là j’aurais dû être à la coupe du monde U20 qui a été annulée à cause du covid. Je pensais à la suite mais pour moi il y avait d’autres étapes avant comme les U23. Je me disais aussi qu’il y a plusieurs générations avant moi qui peuvent prétendre à l’EDF A. Je m’étais déjà dit qu’il faudrait me battre pour avoir ma place. Quand j’ai été appelée j’ai vraiment été surprise.

Quel a été ton premier réflexe après avoir appris cette sélection ?

J’ai appelé mon papa (rires), lui aussi il jouait au foot, mais ce n’était pas au haut niveau, il vit un peu son rêve à travers moi. Je sais à quel point ça compte pour lui que je réussisse autant donc je l’ai appelé. J’ai aussi appelé ma mère qui elle aussi est super fière. Ce sont les premières personnes que j’ai appelées. Ensuite avant même que j’ai pu faire autre chose il y a toutes mes copines mon entourage qui a commencé à m’envoyer des messages. Une fois que ça sort dans la presse tout monde est au courant, ça s’est enchainée vite. Je n’ai même pas eu le temps de respirer de la journée, j’étais sollicité un peu partout. C’était pareil sur toute la semaine qui a suivi, car les médias guyanais m’ont contactée pour avoir mon ressenti. Ça s’est passé rapidement et j’ai eu du mal à réaliser. 

Est-ce que tu as le sentiment que ta progression est ralentie à cause de la situation sanitaire actuelle ?

Je me sens chanceuse de pouvoir jouer parce qu’il n’y a que la D1 qui continue. C’est une chance j’essaye de ne pas perdre de temps sur ma progression. Je sais que j’ai encore une grosse marge de progression pour aller atteindre les objectifs que je me suis fixées à long terme sur le plan international. Il me faut beaucoup de travail pour pouvoir m’imposer au niveau international, j’ai eu l’occasion de le voir lors de mon premier passage chez le A. Je continue à travailler avec sérieux car je sais que rien n’est jamais acquis.

Pour finir, quel serait ton conseil pour un jeune qui souhaite se lancer dans ce parcours ?

Je conseille souvent à ceux qui sont en Guyane de se lancer. Je le fais encore plus par rapport aux problèmes qu’on connait là-bas comme le fléau de la drogue, les jeunes qui sont un peu perdus. On sait comment c’est compliqué de s’en sortir dans nos territoires, donc je conseille de se lancer parce que ça permet d’évacuer, de penser à autres choses. Le football ce n’est pas que du sport, c’est une école de vie où les éducateurs prennent plaisir à nous inculquer des valeurs. Je pense que c’est important pour des jeunes comme nous de s’initier à une pratique sportive quelle qu’elle soit pour pouvoir s’intégrer dans la société. C’est très enrichissant de pratiquer un sport !

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