Allan BASTEL : “D’ici à deux ans, j’espère monter une structure chez nous en Martinique… ”

ALLAN BASTEL est un jeune martiniquais qui vit en Angleterre depuis 10. Mutli-casquettes, il se décrit comme étant “un coach passionné ou un mentor qui aime aider la jeunesse”. Originaire de la commune de Basse Pointe, il rejoint l’Hexagone à l’âge 9 ans, il débute alors le football à Aulnay-sous-Bois la ville qui le voit grandir. Ensuite, il passera par plusieurs clubs avec la possibilité d’intégrer des centres de formation sans y parvenir pour diverses raisons. Sa carrière de footballeur derrière lui, il a travaillé en tant que scout à Charlton et à Fulham afin de les aider dans le recrutement. Il décide ensuite de mettre sa passion et ses compétences pour le foot au service de la jeunesse anglaise. Il nous parle aujourd’hui de LAMBETH SPARTANS FC, cette école de foot qu’il a créée il y a quatre ans

Allan, tu as joué au foot en Angleterre pendant quelques années, parle-nous de cette période. 

J’ai joué dans de bons clubs à STEVENAGE FC par exemple, un club de D3 mais le contrat qu’ils me proposaient ne m’allait pas. J’habitais loin du club, donc il me fallait un contrat qui me permettait de pouvoir vivre décemment. En plus, la vie en Angleterre est chère. Ensuite j’ai joué dans des clubs de D5, D6 où j’avais une situation plutôt confortable. Il faut savoir que les clubs de ce niveau-là en Angleterre ont quand même un bon niveau de rémunération. Je me suis un peu endormi dans ces divisions-là. J’entrainais aussi des petits à côté et à un moment, je me suis dit que je ne pouvais pas jouer et entrainer. J’ai choisi de me lancer dans le coaching à fond. 

Débute alors ton parcours en tant que coach. 

Là où je suis en Angleterre c’est un peu ce qu’on appelle vulgairement “le ghetto”. Il arrive que des enfants meurent dans des histoires. J’ai commencé à entrainer les enfants de ces quartiers 4 à 5 fois par semaine. J’ai essayé de ramener une nouvelle vague de positivité, de les faire s’entrainer le plus que possible pour les sortir de la rue. Les gens ont adhéré au projet, ça a pris de l’ampleur. Finalement, ça m’a conduit à créer un club.

Pourquoi as-tu ressenti le besoin de créer une structure ? 

Je formais des petits et ils partaient dans d’autres clubs, ces clubs-là profitaient de mon travail. Tout le travail de l’ombre, c’était moi. Au bout d’un moment il y a plusieurs parents qui m’ont dit “Allan ce que tu fais là, c’est bête, tout travail mérite salaire. Tu peux vivre de ce que tu es en train de faire”. Je me suis posé, j’y ai réfléchi, l’idée m’est venue. J’ai créé le club qui s’appelle Lambeth SPARTANS FC. J’ai commencé ce projet avec un ami qui s’appelle Nathan, un Anglais. Il connaissait un peu le circuit même s’il ne vient pas d’un milieu de football. Il est passionnée, c’est ce que j’ai aimé chez lui. C’est quelqu’un qui rêve grand, pour lui, dans 10 ans LS doit être en Ligue Two (rires). On a commencé à recruter des jeunes, à les former, ça dure depuis 4 ans maintenant. Il y en a qui sont pros, d’autres qui ne le sont pas et d’autres qui sont dans des Académies.

Quelles catégories d’âges sont visées par ton club ?

On va des catégories U10 à équipe première depuis cette saison. On a monté une équipe première, car on veut que nos meilleures jeunes joueurs jouent contre des seniors. Ça permet à ceux qui n’ont pas la chance de partir en centre de formation de se former dans des ligues comme ça. On a des joueurs de 17 à 20 ans qui jouent en équipe première. On est dans une ligue semi-pro. On a commencé au plus bas de l’échelon, on espère monter au fur et à mesure et pourquoi pas comme dit mon ami, être en Ligue Two dans 10 ans (rires)

Comment expliques-tu la réussite de cette école en seulement 4 ans ? 

L’Angleterre, c’est un peu comme Paris, je suis dans un endroit où tu peux trouver de bons joueurs. Je ne veux pas paraitre hautain, mais avant mon arrivée ici, ils faisaient mal les choses. Les joueurs étaient mal formés. Je suis arrivé avec une mentalité différente, car je suis quand même passé par pas mal de clubs, grands ou petits. J’ai pris un peu de chaque club, avec tout ça, je me suis forgé ma propre personnalité en tant que coach. J’ai aussi fait beaucoup de recherches, je suis persévérant, je travaille beaucoup. Ma femme me dit souvent “relax”, mon téléphone ne s’arrête jamais, je suis toujours à la recherche d’améliorations. Je suis arrivé pour changer les mentalités avec mon équipe. Il y a une chose que je fais qui, je pense, fait la différence, c’est beaucoup d’entrainements personnalisés avec mes joueurs. Je les développe en groupe, mais chaque joueur doit progresser individuellement. À la fin de l’année, chacun doit avoir une progression pour que tout monde soit à peu près à un bon niveau. J’ai un peu pris cette méthode chez les clubs Allemagne, à Stuttgart. Là-bas, le matin, il y a une séance individuelle ensuite la salle de sport et l’après-midi, des entrainements collectifs.  Grâce à tout ça, à notre façon de travailler, mon équipe a les moyens de fournir des joueurs partout en Europe. 

Comment as-tu les moyens de mettre tout ça en œuvre ? 

Ça va paraitre court comme explication, mais pendant 5 ans, je me suis sacrifié, quasiment toutes mes économies passaient dans ce projet. Je me suis  quasiment consacré qu’à ça, même si à côté je travaillais en tant que Scoute à Charlton puis à Fulham. Je faisais aussi des séances individuelles avec des jeunes, ici les parents n’hésitent pas à mettre le prix pour ces séances. Pendant 5 ans avec ma famille, on s’est serré la ceinture, ma femme, Lara, était là pour m’accompagner. Pour les entrainements, j’ai parlé avec des gens que je connaissais qui m’ont laissé entrainer les enfants gratuitement. C’était un peu du “community” comme ont dit ici, c’était pour aider les jeunes. Il y a aussi des policiers qui m’ont aidé à faire des entrainements, à avoir des maillots. Nathan a aidé à nous a enregistré à la Fédération Anglaise,  il a cherché des sponsors ce qui était un peu compliqué au début, car personne ne nous connaissait. Maintenant, c’est plus évident, car on s’est fait un nom il y a de grosses bijouteries qui souhaitent nous sponsoriser. L’année dernière, on avait un hôtel 5 étoiles le Shangri-La Hotel London qui nous a payés tous les maillots. Quand les gens voient que c’est bénéfique, ça attire.

Niveau football, à quel niveau évolue cette équipe. 

Nous sommes dans une des meilleures ligues pour les jeunes, la Tandrige Youth Football League, c’est une ligue amateure du dimanche. On est bien placé et toutes les saisons on finit premiers. Mais en Angleterre, ce n’est pas comme en France où les ligues se déclinent de District à National. Ici, il y a plein de ligues, tu peux évoluer dans n’importe laquelle, les joueurs peuvent jouer dans plusieurs équipes. Tu peux jouer le samedi puis le dimanche, avoir deux équipes si tu le souhaites… C’est vraiment différent de ce qui se fait en France.

Comment évalues-tu votre progressions et votre niveau dans ce cas-là ? 

Chaque mois on joue minimum 3 matchs contre des clubs professionnels, on les appelle et on programme des matchs. Ainsi, nos joueurs peuvent se frotter à des joueurs d’académie, on peut situer le niveau et faire en sorte qu’ils se fassent voir. C’ect comme ça que beaucoup de nos joueurs  ont été repérés. Quand on va là-bas, on espère premièrement que les joueurs se fassent repérer et deuxièmement que toute l’équipe bénéficie de ces matchs pour pouvoir progresser. 

Comment arrivez-vous à convaincre des structures professionnelles de jouer contre vous, un club amateur ? 

Au début bien sûr, ce n’est pas évident. Personne ne veut jouer contre ton club puisqu’il n’est pas connu. Il a fallu se faire un nom sur la scène nationale. On est l’un des premiers clubs amateurs à avoir gagné la Coupe de Londres en mars 2017, c’était face à une équipe semi-pro. On les a battus 5-0. Il y avait tous les recruteurs, des centres de formation. 5 de nos joueurs sont partis dans d’autre clubs suite à cela.  À chaque début de saison maintenant les clubs m’envoient une liste pour me dire de quels joueurs ils ont besoin. On ne se présente plus maintenant, les clubs viennent vers nous. On a déjà été invité par beaucoup de clubs en France, en Espagne ou en Italie. Mais pour y aller, c’est beaucoup de dépenses et comme je t’ai dit précédemment où j’habite, les parents n’ont pas les moyens de payer 1000 pound pour ça. Cette saison normalement on aura un gros sponsor, on espère donc pouvoir faire des tournois internationaux. 

Au final, il s’agit plus d’une école de foot qu’un véritable club. Comment te positionnes-tu par rapport à tout ça ?

Je suis plus dans la formation. Ça peut prendre du temps à un club de monter et d’atteindre le haut niveau. Je vise plutôt la formation, mon objectif, c’est que les joueurs partent dans d’autres clubs. On a commencé ce projet comme ça et pour atteindre cet objectif-là. Si je commence à vouloir être à fond dans la compétition, à vouloir faire monter l’équipe dans une ligue supérieure, j’aurais envie de garder les joueurs pour atteindre cet objectif-là. Ça existe dans d’autres clubs, parfois ils reçoivent des lettres de détections, mais les joueurs ne sont pas prévenus pour privilégier les objectifs du club. Je reste dans l’optique de les pousser pour qu’ils aillent dans les autres clubs. Demain, il y a un ami à moi qui a un match contre un centre de formation et qui me dit “Allan est ce que je peux t’emprunter ce joueur-là ?” je ne dirais jamais non. Il peut les prendre, car je sais que les joueurs vont être exposés. 

Si tel est ton objectif, pourquoi ne pas avoir opté pour une carrière d’agent de joueurs ? 

Tous mes joueurs partaient et les autres agents venaient et les prenaient. Encore une fois, des parents m’ont dit que ce n’était pas juste que d’autres agents viennent pour signer mes joueurs. Ils m’ont demandé pourquoi je ne m’occupais pas d’eux directement. J’ai commencé à y réfléchir et j’ai un ami qui est un super agent qui m’a beaucoup aidé, François SAADHI. Il a une agence basée en Espagne qui s’appelle Simbioze Football, il m’aide dans tout ce qui est juridique. Il a aussi mis des closes pour qu’on ait un retour sur les joueurs qui partent dans d’autres clubs, avant on n’avait pas tout ça. Il nous a aussi sponsorisés cette saison. 

Est-ce que ce projet d’académie est exportable en Martinique. 

C’est mon plus gros projet, ça fait un moment que j’y pense. En plus, après autant d’années passées dans l’Hexagone et en Angleterre, j’ai envie de rentrer chez moi. Mais il y a plusieurs choses à prendre en compte. Je dois attendre que tout soit bien en place ici, je pourrai faire la navette entre ce projet et la Martinique. Pour le moment, je n’ai pas envie de partir et de voir que les choses s’effondrent ici. J’ai mon associé sur qui je peux compter, mais tout le côté sportif tourne autour de moi. Ensuite, le soucis qui se pose avec la Martinique c’est que je pense qu’il nous manque quelque chose. En Martinique, on a un peu de mal avec la nouveauté. Parfois, j’essaye d’apporter un peu de mes connaissances quand je viens en vacances, mais je sens que ça ne sera pas forcément bien reçu. En Angleterre, quelqu’un vient me voir et me dis “tu aurais pu faire ça au lieu de ça” je dis ok ! Parfois, je demande à mes joueurs s’ils pensent que je peux faire quelque chose pour améliorer mes séances. Je ne suis pas fermé, mon père me disait “tu peux même apprendre d’un enfant” !  Si on n’améliore pas cette mentalité-là, je pense que le football martiniquais n’avancera pas. J’ai envie de ramener une autre mentalité en Martinique, comme je l’ai fait à Lambeth Spartans FC.

Dans combien de temps envisages-tu d’exporter ton projet ? 

Je suis quelqu’un qui aime que les choses aillent vite. Je n’aime pas laisser les choses trainer dans ma tête trop longtemps. D’ici à deux ans, j’espère monter une structure chez nous en Martinique. Je pense que ce sera possible ! 

Pour finir, quel serait ton conseil pour un jeune qui a un projet comme toi ?


J’ai envie de dire : croire en ses rêves et se donner les moyens. Tu vas rencontrer des gens qui vont te dire que c’est dur, que tu ne vas pas réussir. Des gens vont essayer te mettre des bâtons dans les roues. Si tu ne crois pas en toi tu te mets déjà des freins. S’entourer des bonnes personnes et qui ont la même vision que toi, c’est aussi très important. Parfois, même au niveau de ta famille, tu as des personnes qui sont réticentes. Je me rappelle, au début ma mère me disait de trouver quelque chose d’autre, elle voulait que j’aie une bonne situation financière. Maintenant, quand elle voit les articles sur internet, les distinctions reçues*, elle a un grand sourire, elle est heureuse. Elle me dit que j’ai eu raison de ne pas lâcher. Ma femme qui est là en train de me regarder (rires) était là pour moi. La persévérance aussi, c’est très important dans la vie, ne pas lâcher, il faut savoir se sacrifier. J’aimais beaucoup sortir, faire la fête, mais une fois que j’ai commencé à faire ça il fallait que je sois à fond. C’est toute ma vie qui a changé. Même si des fois, ce n’est pas évident, toute personne qui monte un business dans la vie doit savoir se sacrifier et se donner à 100% !


LAMBETH SPARTANS :

Distinctions :

  • 2018 : Meilleure organisation
  • 2019 : Organisation la plus ambitieuse

Instagram : LAMBETH SPARTANS FC